Territorialité et bureaux virtuels : Un oxymore ?

Les changements dans l’organisation du travail et la volonté de réduire les budgets dédiés à l’immobilier conduisent de nombreuses entreprises à réinventer, voire à supprimer, leurs bureaux, à l’aide des technologies mises à leur disposition. Le développement des espaces de travail partagés s’inscrit dans cette logique. Cependant, l’espace de travail n’est pas uniquement un lieu fonctionnel : il est également l’un des symboles qui relie le salarié à son organisation ; aussi celui-ci aura-t-il spontanément tendance à vouloir le faire sien. Une étude de cas, menée au sein des bureaux virtuels d’Accenture, démontre que la territorialité s’inscrit dans tout espace… fût-t-il virtuel.

Abstract de l'article d'Emmanuelle Léon : "Territorialité et bureaux virtuels : Un oxymore ?", Gérer et Comprendre, Mars, n° 99, pp 32-41, 10 p.

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Cross-cultural Management

Emmanuelle Léon est professeur de gestion des ressources humaines au sein d'ESCP Europe. Ses travaux de recherche portent sur le management à distance, et notamment sur les pratiques de communication et de supervision dans ce type de contexte (télétravail, équipes virtuelles, etc.). Ils ont donné lieu à plusieurs publications, dont la plus récente dans la revue "Gérer et comprendre":

LEON E., (2010), "Territorialité et bureaux virtuels : Un oxymore ?", Gérer et Comprendre, Mars, n° 99, pp 32-41, 10 p.

LEON E., (2003), "La gestion des espaces de travail, vecteur d'innovation ?", Actes du 14e Congrès de l'AGRH, 2003, 20-22 novembre, Grenoble, CD-Rom.


Les effets néfastes du taylorisme engendrent chez les chercheurs une première prise de conscience de l’intérêt de l’environnement de travail. Cependant, ce champ est progressivement délaissé au profit du « facteur humain », considéré, notamment depuis les travaux de Mayo, comme l’élément capital de la performance des organisations. Encore aujourd’hui, la majorité des choix effectués en matière d’immobilier visent à réduire ce poste budgétaire (qui, dans le secteur tertiaire, est souvent le deuxième après les coûts liés à la gestion du personnel) et méconnaissent l’importance stratégique potentielle des espaces de travail.

Définition et typologie des espaces de travail

Nous reprenons ici la définition donnée par Rheims (1990) du mot bureau : « le mot ‘bureau’ vient certainement de ‘bure’, grosse toile de laine qui, placée sur les tables à écrire, permettait par son épaisseur et sa matière d’isoler le parchemin sur lequel on écrivait, évitant ainsi de le détériorer. Assez tôt, la confusion s’est faite entre le tapis de table et le meuble sur lequel l’écrivain ou le banquier pose ses manuscrits ou ses registres ».  Le bureau, en tant que plan horizontal fixe, est né au XVIème siècle, remplaçant l’écritoire utilisé dans les abbayes. Au XVIIème siècle, le bureau intègre des rangements et devient un « secrétaire ».

Par extension, le bureau est aussi un lieu où l’on vit. Elisabeth Pélegrin-Genel, architecte, le décrit de la manière suivante : « le bureau, c’est une pièce rectangulaire avec une fenêtre face à la porte, un faux plafond, un éclairage intégré ou apparent (…), un, deux ou plusieurs bureaux (meubles) avec ou sans retour (meubles plus bas placés perpendiculairement), une ou plusieurs armoires et caissons de rangement, quelques chaises, un portemanteau et une corbeille à papiers.(…) Le bureau brille rarement par son originalité ou sa fantaisie, c’est un beau volume ou un mobilier soigné qui le fera sortir de l’anonymat », (Pélegrin-Genel, 1994). Ainsi que l’explique l’écrivain Georges Perec (1989), on est passé « dudit tapis de table à la table à écrire elle-même, puis de ladite table à la pièce dans laquelle elle était installée, puis à l’ensemble des meubles constituant cette pièce, et enfin aux activités qui s’y exercent, aux pouvoirs qui s’y rattachent, voire même aux services qui s’y rendent ».

Le bureau (comme lieu) est donc devenu le symbole du travail, son archétype. C’est le « lieu d’identité sociale, le signe d’une organisation hiérarchique, le symbole du pouvoir », (Pélegrin-Genel, 1994).

Pendant longtemps, le fait de travailler derrière un bureau a été opposé au fait de travailler dans les champs (agriculteur), à la chaîne (ouvrier), derrière un guichet, un comptoir ou un volant… C’était un signe de promotion sociale.

Rationalisation des emplois, rationalisation des espaces de travail

La transformation et la rationalisation des emplois ont conduit les entreprises à revoir leur organisation ainsi que celle de leurs postes de travail. Les entreprises réalisent qu’il leur faut disposer de lieux physiques flexibles, afin de pouvoir s’adapter rapidement à l’évolution de leurs activités. Aujourd’hui, ce besoin se fait notamment sentir dans les structures dites de projets, où plusieurs dizaines de personnes doivent travailler ensemble pendant une durée de temps limitée avant de retourner à leur ancien poste ou d’évoluer vers de nouvelles fonctions. Il devient donc pertinent de concevoir des espaces de travail modulaires.

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Typologie des espaces de travail partagés

Nous avons recensé trois types différents de bureaux partagés : le Combi-Office, le Hot-Desking et le Just-in-Time Office. Quelle que soit la forme adoptée par l’entreprise, ces concepts d’aménagement symbolisent une rupture du lien entre l’individu et l’espace de travail.

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Les bureaux virtuels, une réponse aux objectifs stratégiques de l'entreprise ?

D’après François Lautier, si les enjeux économiques sont prépondérants dans les réflexions menées par les entreprises quant à leur politique immobilière et d’aménagement, d’autres préoccupations apparaissent, telles que « la recherche de modes d’organisation du travail mieux adaptés aux besoins du moment et à leurs évolutions, la diffusion des nouvelles technologies de traitement et de circulation de l’information », (Lautier, 1997).

Passer des investissements immobiliers aux investissements technologiques

Les entreprises ont longtemps considéré l’immobilier comme un « coût inévitable » sur lequel elles ne disposaient que de peu de moyens d’actions. D’après Frank Duffy (1994), les entreprises seraient « hantées par le besoin d’obtenir davantage de cette ressource coûteuse appelée espace qui, pour beaucoup d’entre elles, est la plus chère après les ressources humaines » (Duffy, 1994). Dans le secteur tertiaire, diverses études s’accordent pour évaluer le coût de l’immobilier à environ 10% à 12% du chiffre d’affaires.
Pour réduire ces dépenses, certaines entreprises choisissent de diminuer la surface occupée ou de déménager, sans pour autant approfondir les autres aspects liés à cette décision, tels que l’organisation du travail ou l’utilisation des technologies par exemple. Pourtant, ainsi que le souligne Robert Harris, Responsable du secteur recherche dans une société de promotion britannique, « des locaux correctement conçus, bien équipés et parfaitement gérés peuvent constituer des atouts de poids dans les performances financières d’une société » (Harris, 1994).

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Développer l’image de l’entreprise

L’espace architectural est l’un des éléments au travers desquels l’organisation se donne à voir, en utilisant la visibilité de l’immeuble comme reflet de l’image qu’elle a d’elle-même. Davis (1984) appelle « artefacts symboliques » les aspects de l’environnement physique qui guident individuellement ou collectivement l’interprétation de l’organisation qui l’occupe : l’aménagement des espaces de travail, le style de l’ameublement, la couleur des murs, la qualité de la moquette en sont des exemples types. Davis considère que les artefacts symboliques véhiculent quatre messages principaux : la nature des activités organisationnelles et les objectifs de l’organisation, le statut des membres de l’organisation, la nature des relations que les individus entretiennent à l’égard de leurs tâches et l’attention portée à la qualité de l’environnement de travail. Le choix d’un immeuble et son aménagement manifestent ce que l’entreprise veut montrer d’elle-même ; ainsi, les messages « luxe », « high tech » ou « solidité financière » s’exprimeront de manière différente.

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Faciliter l’émergence de nouvelles formes d’organisation

La politique immobilière d’une entreprise peut faciliter le déploiement de nouvelles formes d’organisation. Raymond-Pierre Bodin, Directeur des Affaires Sociales d’un grand groupe industriel, affirme pour sa part être « absolument convaincu que la base matérielle d’une organisation, c'est-à-dire la façon dont elle est inscrite dans l’espace, détermine en grande partie les possibilités de son évolution » (Bodin, 1994). Cet objectif est aujourd’hui d’autant plus crucial que les formes d’organisation du travail évoluent sur des horizons très courts. Duffy (1994) constate que « des millions et des millions de mètres carrés d’espaces de bureau actuels sont imprégnés d’idées organisationnelles qui sont en train de devenir obsolètes ». Selon Lautier (1997), « de nouvelles formes d’organisation du travail se sont développées auxquelles les organisations spatiales traditionnelles font obstacle : travail en équipe ou structures de projet, par exemple ». Une entreprise ayant complètement revu ses modes de travail et conçu un espace en parfaite adéquation avec son organisation peut se retrouver, quelques années plus tard, face à un bâtiment trop petit ou trop grand, ne répondant plus à ses besoins. La durée de vie d’un espace de travail sera toujours plus longue que celle des organisations et des modes de travail.
Les entreprises doivent donc chercher des espaces de travail capables d’évoluer avec elles. L’espace doit être traité comme une source réelle de valeur ajoutée pour l’entreprise et non plus uniquement comme un poste de coûts. Ainsi que le souligne Duffy (1994), « les entreprises, en raison du changement de nature du travail, doivent attirer et retenir des personnels brillants pour faire non un travail administratif, mais un travail de réflexion. C’est une tendance très forte. (…) Aussi toutes ces entreprises doivent utiliser leurs ressources spatiales dans une perspective organisationnelle. Je résumerai cette exigence dans le terme de valeur ajoutée. L’espace doit stimuler, il doit rendre les entreprises plus efficaces, plus productives, stimuler la créativité, rassembler les départements et services ». Les bureaux virtuels, c'est-à-dire la mise à disposition d’espaces de travail conçus pour répondre aux besoins de leurs utilisateurs à un instant donné, s’inscrit dans cette logique.

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