Les Recherches Actuelles du Professeur Hervé Laroche

L’attribution de responsabilité à la suite d’accidents et de crises, à travers l’analyse de rapports d’enquête.
Plus particulièrement, l’attribution de la responsabilité d’un accident ou d’une crise à des organisations soulève des questions difficiles à trancher parce que les organisations ne peuvent être confondues avec leurs membres. Par conséquent, soit on impute la responsabilité à certains membres (par exemple, à des opérateurs ou, à l’opposé, aux dirigeants), soit on met en cause des processus bureaucratiques impersonnels. Ceci conduit à s’interroger sur les « théories » des organisations et du management qui sous-tendent les processus d’interprétation produisant l’attribution de responsabilité.

Les stratégies des managers envers leurs supérieurs, y compris les justifications et le management des impressions.
Les managers sont confrontés à des situations internes ambiguës au sein desquelles ils doivent rendrent des comptes. Ils anticipent sur les jugements que leurs supérieurs peuvent porter sur leur action et sur eux-mêmes. Ces jugements sont intégrés dans la conduite de leur action. Au final, ils essaient d’influencer les jugements en produisant des explications et des justifications de leur action.

Les processus d’attention managériale. L’attention est une ressource clef pour les managers.
En plus de l’attention dirigée vers leur environnement et vers le fonctionnement interne de l’organisation, les managers doivent susciter, entretenir, et piloter la vigilance à l’intérieur de leur unité. Cela implique qu’ils orientent leur attention vers les processus d’attention de leurs collaborateurs. En d’autres termes, cette recherche étudie les managers comme des managers d’attention (la leur et celle de leurs collaborateurs).

L’ennui et l’humour au travail.
S’appuyant sur une analyse de trois versions de la série télévisée de la BBC « The Office », cette recherche s’intéresse au vécu et à l’expression de l’ennui au travail dans des contextes culturels variés.


Knowledge @ ESCP Europe

Ethique et organisation

Croire, c’est voir

Hervé Laroche

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Hervé Laroche est professeur au Département Stratégie, Hommes et Organisation du Campus Paris de ESCP Europe. Diplômé d’HEC, Docteur en Sciences de Gestion et habilité à diriger des recherches. Il dirige le programme Ph.D. (Campus Paris).

Nous avons tous appris à observer et à comprendre. Nous nous targuons de collecter et traiter minutieusement les informations. Nous savons même que nos sens peuvent nous tromper et nous utilisons des méthodes pour surmonter ces biais cognitifs. Bref, nous essayons de voir avec acuité et de ne croire que ce que nous voyons.

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Oui, mais que voyons-nous ? Plus exactement, comment donnons-nous du sens à nous ce que nous voyons ? Malheureusement, nous avons une forte tendance à nous abandonner aux évidences, c'est-à-dire à voir ce que nous nous attendons à voir. En d’autres termes, nous voyons ce que nous croyons. Et ceci nous expose à des conclusions hâtives et à des manipulations.

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Errol Morris a récemment publié un livre étonnant sur ce thème : Believing is Seeing. Errol Morris est un réalisateur mondialement connu de documentaires dont certains ont eu une audience considérable (The Fog of War, sur la guerre du Vietnam racontée par MacNamara ; Standard Operating Procedure, sur la prison d’Abou Ghraib). Le livre ne porte pas sur les entreprises, mais sur les photos ; les photos documentaires, celles que prennent les quidams (vous et moi, ou plutôt, dans le livre, des soldats américains passablement déboussolés dans une prison de Bagdad), les reporters (de guerre, notamment), ou cette race étrange de photographes qui font œuvre artistique de la consignation minutieuse du réel (ici, en particulier, Walker Evans).

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L’une des enquêtes les plus stupéfiantes de ce livre porte sur une photo prise par un de ces soldats américains qui se sont illustrés en infligeant des traitements inhumains aux prisonniers détenus dans la tristement célèbre prison d’Abou Ghraib à Bagdad. On sait qu’ils ont abondamment photographié leurs exploits. La photo en question représente une jeune soldate : penchée sur un cadavre, elle lève le pouce et sourit largement. Ce sourire impose une évidence : cette soldate est une tortionnaire ou, au moins, la complice de tortionnaires. Pourtant, Errol Morris ne se satisfait pas de cette évidence. Son enquête montre que, loin d’être cause ou complice des sévices infligés à l’homme mort, la soldate en était écoeurée. Plus encore : la photo a été vraisemblablement diffusée par les autorités dans le dessein de détourner l’attention du public de la recherche des  véritables tortionnaires – des membres des services de renseignements. Quant au sourire… Utilisant des travaux de psychologie des émotions, Morris montre qu’il s’agit non pas d’une expression de plaisir, mais d’un sourire social : celui que nous arborons tous spontanément quand on nous prend en photo.

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Qu’est-ce que la recherche sinon questionner les évidences ? Celles dont nous mêmes, chercheurs, sommes porteurs, avec nos théories, nos concepts, nos traditions de pensée. Mais aussi celles des acteurs dans l’entreprise, celles des dirigeants, celles du public. Tout ce que l’on tient trop facilement pour vrai, qui s’impose à nous spontanément, aussi fortement que le sens d’une photo. Si l’on accepte ce parallèle, le livre d’Errol Morris, spécialiste de l’investigation, est aussi un ouvrage de méthodologie. Car Morris nous décrit avec une grande précision ses méthodes d’enquête. La créativité, l’obstination mais aussi le pragmatisme en sont des traits majeurs. Elles ne sont pas toujours conformes aux canons des meilleures revues scientifiques, mais elles invitent à la réflexion sur les moyens nécessaires pour voir, voir vraiment – et non simplement continuer à croire.

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Errol Morris, Believing Is Seeing (Observations on the Mysteries of Photography). The Penguin Press, London. 2011. 310 p.