Abstract

Cet article s’intéresse au renforcement de l’agenda néolibéral de managérialisation des États dans le contexte de crises qui pourraient, en principe, mettre à l’épreuve sa légitimité. À travers le cas du maquillage des statistiques publiques de l’État grec, nous étudions comment les trajectoires problématisantes médiatiques participent à la naturalisation du néolibéralisme en produisant une interprétation collective favorable à la perpétuation de l’ordre établi.

MORALES J., GENDRON Y., GUÉNIN-PARACINI H., (2012), "La crise grecque : un scandale manqué", REVUE FRANCAISE DE GESTION, avril, n° 223, vol. 38, pp 43-58, 16 p.

Revue francaise de gestion - couverture du N° 223

Knowledge @ ESCP Europe

Gestion Publique

La crise grecque : un scandale manqué

Jérémy Morales
Yves Gendron
Henri Guénin-Paracini

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Jérémy Morales est professeur assistant au département Contrôle et Pilotage des Organisations du campus Paris de ESCP Europe. Après un doctorat obtenu à l’Université Paris-Dauphine, il a réalisé un stage post-doctoral à l’Université Laval à Québec. Ses recherches portent notamment sur les activités, outils et logiques intervenant dans la mise sous contrôle des organisations.

Au début de l’année 2010, le Spiegel en Allemagne (le 8 février) puis le New York Times aux États-Unis (le 14 février) dénoncent : le gouvernement Grec a "maquillé"ses comptes. Rapidement, les journalistes se focalisent sur les questions qui leur semblent les plus importantes : les gouvernants des autres pays européens vont-ils accepter de prêter de l’argent au gouvernement grec ? La "crise grecque" va-t-elle se propager à d’autres pays européens, voire toucher l’ensemble des économies occidentales ?

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En collaboration avec deux collègues en poste au Québec, Yves Gendron et Henri Guénin-Paracini, nous avons décidé d’étudier cet événement sous un angle différent. En effet, gérés de plus en plus comme des entreprises, les gouvernements centraux semblent en imiter certaines techniques qui pourraient sembler peu intuitives pour une entité ne visant pas la réalisation de profits. Doit-on alors imaginer que les États puissent s’inspirer des pratiques du privé au point de se lancer dans des montages financiers relevant de la comptabilité créative ?

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En cherchant à répondre à cette question, nous avons été amenés à étudier la manière dont les arènes politique et médiatique ont réagi devant un événement potentiellement déstabilisateur. Notre analyse des matériaux recueillis (incluant différents rapports d’experts, documents officiels, ainsi que les énoncés produits dans la presse de langue anglaise) nous conduit à y voir un scandale "manqué". En effet, cet événement aurait pu être l’occasion pour les journalistes et les citoyens d’interpeller certains aspects de la gestion étatique contemporaine. On y découvre que les gouvernants de plusieurs pays utilisent des technologies financières pour manipuler l’image comptable des finances publiques, ayant recours à des instruments dont la seule utilité est de réduire le déficit public à court terme mais dont la conséquence est de l’accroître à long terme. Pourtant, les positions critiques, reliant par exemple la "crise grecque" à l’utilisation par les gouvernements de ces technologies de finance créative, disparaissent de l’agenda journalistique en quelques jours. De nouvelles interprétations et mises en accusation, peu susceptibles de déstabiliser le statu quo, les remplacent. Celles-ci sont fondées notamment sur certains stéréotypes culturels : présentés comme peu travailleurs, ne payant pas leurs impôts, et cherchant toujours "la magouille" pour réussir sans effort, les citoyens grecs n’ont pas intériorisé les valeurs du capitalisme managérial. La crise grecque ne serait pas la manifestation des limites d’une gestion publique fondée sur l’utilisation de techniques de finance créative, mais sur l’incapacité des grecs à se comporter en bons capitalistes.

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Nous en déduisons que des "trajectoires problématisantes" ont été déployées et que leur effet a été de conforter une certaine tendance, souvent qualifiée de "néolibérale". Cette tendance est celle du managérialisme, qui touche donc maintenant les gouvernements centraux. Cette évolution conduit à déconnecter les choix opérés par les gouvernements de tout débat véritablement démocratique. Les décisions les plus politiques sont présentées comme indiscutables, non pas parce qu’elles seraient issues d’un consensus démocratique, mais parce qu’elles reposeraient sur l’utilisation rationnelle d’instruments ayant l’apparence de l’objectivité, de la neutralité et de l’universalité. Nous observons donc un renversement de la problématique démocratique. Les projets d’action gouvernementale ne sont plus perçus comme devant refléter la volonté des citoyens, mais sont contraints, dans une large mesure, de se conformer à la volonté des acteurs financiers et aux principes du néolibéralisme : la politique est réduite à du management et toute idéologie sous-jacente est rendue invisible et indiscutable.

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