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Jean-Marc Daniel : La crise est-elle derrière nous ?

Mars 2010

Le Professeur Jean-Marc Daniel, Directeur Scientifique de la semaine européenne (European Business Environment Seminar) au sein du programme European Executive MBA commente la situation économique de l’Europe par rapport aux autres marchés mondiaux.

Bonjour, je m’appelle Jean-Marc Daniel, je suis professeur d’économie à ESCP Europe et j’interviens dans l’Executive MBA où je m’occupe en particulier des affaires européennes et de la semaine que l’Executive MBA passe à Bruxelles. Dans ce cadre, j’interviens en général pour commenter la situation économique de l’Europe. Et une des choses dont je me vante probablement avec beaucoup d’orgueil et une certaine forme d’impudence, c’est d’avoir annoncé la crise, non pas d’avoir annoncé la crise en tant que telle, mais d’avoir annoncé que l’Europe finalement était mieux gérée que les Etats-Unis et que dans les dix, quinze ans à venir, elle avait peut être plus d’avenir que la croissance américaine des années 2000 ne pouvait le laisser penser.

En effet, la question que je vais essayer de traiter en peu de mots pour l’année 2010 qui s’approche, c’est "est-ce que cette année va voir une véritable reprise de l’activité économique ? Est-ce que la crise est derrière nous ?"

Alors, pour bien comprendre ce qu’il s’est passé, je ne vais pas revenir sur ce qu’a été la crise, elle a commencé par la crise financière, les subprimes - tout le monde a découvert l’existence de ce mot - et maintenant tout le monde en parle avec beaucoup d’émotion, même si l’espace des subprimes est un peu clos maintenant.

Ensuite, il y a eu l’affaire Lehman Brothers et puis la crise financière, la chute de la finance américaine. Là, on est à l’automne 2008, la fin de l’année 2008, et le début de l’année 2009 est marquée par la crise économique, chute de l’investissement, la production s’effondre un peu partout dans les pays développés, en Europe, au Japon, aux Etats-Unis. Les deux pays d’ailleurs qui sont le plus touchés sont l’Allemagne et le Japon car ce sont ceux qui dépendent le plus du commerce extérieur, c'est-à-dire ce qui se contracte le plus, ce sont les échanges entre les pays.

Et puis, on est dans la phase maintenant où la reprise est là, les taux de croissance sont de nouveaux positifs, ces taux de croissance sont anticipés à 2,5 % aux Etats-Unis pour l’année 2010, 1,9% à 2% en zone Euro pour l’année 2010 toujours, et 1,5% au Japon toujours pour l’année 2010.

Donc, on peut considérer que la crise est derrière nous. Néanmoins, le chômage continue à augmenter, et là on est dans la phase de crise sociale, c’est une chose qu’on avait déjà vu aux Etats-Unis en 1982, en Europe en 1993, il y a toujours un décalage d'entre neuf mois et un an vis-à-vis de la croissance économique et vis-à-vis du chômage. C'est-à-dire que grosso modo avant que le chômage cesse d’augmenter et commence à reculer, il faut un an par rapport à la période où la production se remet à augmenter. Donc le chômage devrait arrêter d’augmenter en mai, juin de l’année 2010.

Question : "est-ce qu’on est vraiment sorti d’affaire ?" Alors à ce stade, je pourrais faire trois remarques. La première c’est qu’on va rentrer dans une nouvelle phase de la crise, une nouvelle forme de crise qui sera la crise des états. Les états se sont précipités, se sont endettés, on se souvient qu’il y a trois ou quatre ans, Michel Pébereau en France avait signé un rapport pour indiquer que la France avait atteint les limites de ses capacités d’endettement. Depuis, la dette a augmenté de 20 à 30%. On a atteint un taux d’endettement en France qui va friser les 80%. Certains pays sont déjà stigmatisés puisque la Grèce a été montrée du doigt par des agences de notation, on s’interroge sur l’Espagne, on se pose des questions sur l’Irlande.
La phase d’après c’est comment les états vont s’en sortir pour régler la facture de la crise ? On a dit que le marché avait échoué et que l’état avait été la solution, sauf que le marché sera toujours là alors qu’on commence à se demander si certains états seront là après la crise. Qu’en sera-t-il donc de la Grèce ? Mais  qu’en sera-t-il aussi du Japon dont la dette publique va atteindre les 200% à l’horizon 2015. Donc, première remarque, la crise va demander un effort de redressement des finances publiques considérable.

Deuxième remarque, je pense que derrière cette crise qui sur le plan strictement conjoncturel devrait s’achever en 2010, c'est-à-dire une reprise de croissance à partir de 2010, derrière cette crise, il y a une mutation de l’appareil productif et les pays qui vont être à l’avant-garde de la croissance économique de demain seront ceux qui auront su faire leurs mutations en terme technologique. C'est-à-dire qu’on a moins besoin des états qu’on a besoin d’entreprises qui investissent. Et, de ce coté là, je suis plutôt optimiste parce que dans les années 2010, 2015, 2020, on va pouvoir mettre en application les résultats que les physiciens ont commencés à découvrir dans les années 1920 et qui maintenant rentrent dans les machines. Il faut pratiquement un siècle entre le moment où un physicien trouve dans un laboratoire perdu au fin fond d’une faculté plus ou moins misérable une découverte géniale et le moment où des ingénieurs  transforment cette découverte géniale en un processus de production extrêmement efficace. Dans les années 1920, a commencé la saga de la mécanique quantique, et les nanotechnologies dont tout le monde parle sont la traduction dans les machines de cette mécanique quantique. Et donc, je pense que la croissance va être forte à l’horizon 2015, 2020 et il faut que les entreprises puissent incorporer ces nanotechnologies. Et donc l’un des grands enjeux, indépendamment de la faillite "programmée" des états, c’est la capacité des entreprises à s’approprier toutes ces nouvelles machines qui vont rentrer en circulation.

Enfin, la troisième remarque que je ferai, c’est que les états qui sont dans une situation difficile, pour essayer d’effacer leurs dettes, vont essayer de faire de l’inflation. Le plus sûr moyen de se débarrasser de sa dette c’est de faire de l’inflation. On parle des grecs, ce que je trouve amusant c’est que le ministre des finances grec a essayé de dire la vérité sur la réalité des comptes et tout le monde s’est abattu sur lui. C’est d’autant plus singulier qu’il est crétois, et que tous les gens qui ont fait un peu de philosophie connaissent la formule célèbre de Socrate dans la définition de ce que c’était qu’un sophisme à savoir que tous les crétois sont des menteurs. Et donc, l’homme qui symbolise la vérité vient d’un pays, qui dans la philosophie antique, était associé à un jeu de mots sur le  mensonge.
Mais quoi qu’il arrive, ce qu’il y a d’intéressant dans ce qu’il a dit c’est qu'une possibilité était fermée maintenant pour la Grèce, qui était le cycle d’évaluation-inflation qui avait fait le charme des années 1960, 1970, qui avait évité bien des drames à l’Italie, qui avait évité bien des drames à la Grèce, mais qui se traduisait par des taux d’intérêts très élevés. Je pense que cette facilité de l’inflation sera interdite à la sortie de crise et en particulier en zone euro.
En réalité, vont apparaître des distorsions entre les différents pays du monde à la sortie de  crise entre ceux qui voudront se réapproprier cette douce facilité de la drogue inflationniste en se disant "à court terme, ça marche". Evidemment à long terme on paiera des taux d’intérêts très élevés, ça ce sera peut-être plutôt les Etats-Unis.

Puis les pays qui comme la France, l’Europe, d’une façon générale, emmenés en la matière par l’Allemagne, refuseront l’inflation. Et donc, il va y avoir des distorsions entre les différents pays et une des traductions de ces distorsions sera une véritable guerre monétaire au cours du taux de change. 

En tant qu’économiste, je ne fais jamais de prévisions, mais là je vais en faire une, je pense qu’en 2010 l’euro va s’envoler et qu’on aura un euro égale deux dollars.

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