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jueves 05 octubre 2017

Hubert Védrine : “Renouer le dialogue avec la Russie sur une base plus réaliste est la seule bonne idée de Donald Trump”

De nombreux bouleversements ont eu lieu sur la scène internationale ces dernières années (les attentats terroristes, la montée des tensions avec la Corée du Nord, les conflits en Ukraine en Libye ou en Syrie). Quelles sont les leçons à tirer de ces bouleversements ? Est-ce qu’ils témoignent d’une multipolarisation du monde ? Est-ce que l’hégémonie des États-Unis est vraiment menacée ?

Il faut distinguer bouleversements et événements. Il n'y a pas de bouleversements tous les matins. Les événements récents dont vous parlez s'inscrivent tous dans le même cadre global hybride, un monde sans "communauté internationale" et sans gouvernance mondiale, qui n’a pas changé depuis la fin de la guerre froide. L’«ordre international» n’existe que dans la tête des analystes.

On ne peut même pas parler de "monde multipolaire", bien qu’on l'invoque constamment en France car on n'est pas d'accord sur les pôles. La puissance américaine reste au premier rang, il s'y ajoute des éléments de multipolarité et des cadres multilatéraux. Quand Kissinger parlait de multipolarité, il plaçait la puissance américaine au-dessus des autres pôles de puissance. Dans le contexte très particulier des années 1990, j’ai parlé de « l’hyperpuissance » américaine mais pas ensuite. Et la puissance américaine n’est plus hégémonique. Depuis Kissinger et Brzezinski, il n’y a eu aucun essai global d’explication du monde, en tout cas du côté occidental. Il y a des pôles de puissance, mais certains pays exercent une influence (prenez par exemple la Corée du Nord, ou dans un autre genre Israël ou Singapour) sans être des « pôles ». Et la France ? A mon avis elle est une « puissance moyenne d’influence mondiale", et chaque mot compte.


L’émergence de plusieurs pôles de puissance peut-elle assurer un monde plus équilibré ou conduira-t-elle à un monde plus fragmenté ? Comment faire prévaloir la coopération sur la confrontation ?

La coopération est un choix que font les pays en fonction de leurs intérêts géopolitiques, non pour démontrer une théorie en général. Il existe plus de raisons de choisir la coopération que de choisir la confrontation. Dans le système international instauré par le Congrès de Vienne en 1815, il y avait une coopération des puissances européennes (les seules à l'époque) sur la base d’un équilibre des forces. Dans l’état actuel des choses, cet équilibre des forces (par exemple entre États-Unis, Russie, Chine, Japon, Inde, Brésil, Europe) n’existe pas vraiment, d’autant qu’il y a au moins 150 autres pays au monde qui ne sont pas des pôles de puissance. La relation actuelle entre les pôles de puissance est plus coopérative qu’antagonique, mais instable.


Le dynamisme économique des pays émergents est-il un gage de puissance sur la scène internationale ? Voyez-vous la Chine exercer un pouvoir aussi important que celui des Etats-Unis, dans l’avenir ? 

L’émergence des pays en développement leur a évidemment permis de s’imposer sur la scène internationale comme des puissances, en particulier la Chine qui présente des tendances hégémoniques. Mais la Chine elle-même inquiète d’autres puissances et est loin d’exercer la même fascination, la même séduction que les États-Unis. Le fait qu'elle ne pose pas de conditions politiques ou démocratiques, séduit pas mal de dirigeants de l'Ancien "Sud".


Donald Trump souhaite relancer les relations avec la Russie, mais se heurte à des résistances aux Etats-Unis. Quelle est votre analyse sur ce sujet ? La coopération avec la Russie est-elle plus efficace que les sanctions ?

Renouer le dialogue avec la Russie sur une base plus réaliste est la seule bonne idée qu’ait eue Donald Trump, mais l’"État américain profond" (les agences, les services, le Pentagone, le Parti Républicain) est profondément hostile à ce rapprochement, car il a besoin d’un ennemi. L’argument de l’immixtion dans la campagne électorale américaine ne tient pas : un ancien responsable américain d’agence de renseignement a reconnu récemment que depuis la guerre les Etats-Unis étaient intervenus 82 fois dans des campagnes électorales, et la Russie 30 fois. Mais c’est ainsi : malheur au vaincu ! Rebâtir une relation prudente mais réaliste avec la Russie reste une nécessité.


Quelle place occupe l’Union Européenne dans le monde aujourd’hui ? Peut-on la qualifier de puissance et si oui, de quelle nature ? 

En tant que telle, l’Union Européenne est un organisme, une entité commerciale, dont le rôle peut-être important, par exemple par les sanctions ou les accords commerciaux, mais elle n'est pas une "puissance". Les Européens ne veulent pas exercer de puissance, ils s'en croient dispensés par leur attachement aux normes, au droit, au multilatéralisme, à la société civile, aux valeurs démocratiques et à la protection américaine. 

Néanmoins, il y a des évolutions positives, comme l’accent mis sur "l’Europe qui protège", la consolidation de l’espace Schengen, la protection des investissements stratégiques, l'évocation par le président Emmanuel Macron d’une « souveraineté européenne ». Mais ce n’est pas de la puissance au sens vrai du terme.


Vous avez toujours dénoncé la tendance des Occidentaux à imposer leurs systèmes de valeurs au reste du monde. Pensez-vous que l’Occident se remettra en cause dans un avenir proche, face aux bouleversements auxquels il est confronté ?  

J’ai toujours mis en garde contre cette tendance missionnaire des Occidentaux. Elle est prétentieuse, illusoire et dépassée. L’ingérence ne marche plus. Pour l’Occident, qui partage ce prosélytisme avec le monde musulman, il est difficile de se remettre en cause sans avoir le sentiment de renier ses valeurs, car, depuis l’avènement de l’Occident chrétien, son identité s’est construite sur l’idée qu’il faut propager la vraie "foi" puis les "valeurs" universelles. Il nous est difficile d’admettre qu’il nous faut désormais composer avec des entités qui revendiquent leurs propres valeurs et leurs cultures.

Aux États-Unis, cette tentation prosélyte s’est affirmée avec l’idéalisme wilsonien, il y a un siècle. En France, elle résulte d’une prétention intellectuelle ancienne mais contestable: nous nous désignons comme la "patrie des droits de l’homme" alors que nous ne sommes que "le pays de la déclaration des droits de l’homme". La défense des droits de l’Homme, tout à fait respectable car il ne faut pas renoncer à ce à quoi l’on croit, ne devrait pas passer par l’ingérence chez les autres. L’aspiration aux droits fondamentaux se constate dans le monde entier mais elle est forte si elle s'appuie sur une dynamique interne.


Vous avez une activité de conseil aux entreprises. La multipolarité est-elle une grille d’analyse pertinente pour les entreprises ? Comment voyez-vous les entreprises s’adapter à un monde multipolaire ?

Les entreprises ont des préoccupations concrètes. Elles ne s'intéressent pas aux théories géopolitiques ni aux formules. Elles s’intéressent d’abord à la réalité des marchés: le niveau du pouvoir d’achat, l’existence ou l’émergence d’une classe moyenne nombreuse, le degré de stabilité politique, la bonne gouvernance et la sécurité juridique sont les principaux critères qui déterminent le choix d’une entreprise de vendre ou de s’implanter dans un pays. La géopolitique influe peu sur l’attractivité d’un territoire. Une entreprise peut vouloir s’implanter dans un pays en vue d’accéder à d’autres, mais ça n’a rien à voir avec la "multipolarité".

En revanche, les entreprises s’inscrivent dans un cadre géopolitique précis, celui de la réalité. Chaque pays doit veiller à préserver les entreprises qui sont stratégiques, qui relèvent de la souveraineté, par exemple dans l’énergie, la technologie, l’armement. La France a beaucoup perdu de terrain à cet égard à cause de son effondrement industriel.
 

Propos recueillis par l'Institut Européen et International

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