Share this page
| More

Monday 20 November 2017

Dominique Damon : Les défis de l'entreprise industrielle en Europe

Vous avez été à la tête de plusieurs entreprises industrielles en Europe. Quelle est la position de l’industrie européenne dans la mondialisation ? Quels sont les défis récurrents auxquels se confronte l’entreprise européenne ?

Les grands groupes que j’ai dirigés en Europe étaient tous internationaux et le plus souvent cotés sur plusieurs places financières dans le monde.

L’industrie européenne reste majoritairement active dans l’espace communautaire, même si elle a une place essentielle dans le commerce mondial. Ces positions sont variables selon les pays en Europe : l’Allemagne et les pays nordiques progressent toujours dans le commerce mondial, ce qui n’est pas le cas de la France ou du Royaume-Uni et encore moins de l’Espagne et de l’Italie ; le taux de marge des industries de ces pays est inférieur à celui des pays du Nord de l’Europe. Or, la compétitivité industrielle reste un facteur essentiel du développement mondial.

Compétitivité et innovation sont clefs pour permettre à l’industrie européenne de préserver sa place de première puissance industrielle mondiale, avec près de 40% du commerce mondial. La taille du marché intérieur européen est, bien sûr, un avantage mais la part de marché mondial est essentielle pour maintenir la rentabilité et assurer la compétitivité des entreprises européennes. C’est aussi une condition indispensable au soutien du développement des services. 

Certains secteurs comme le textile, les industries extractives et certains produits de base ont beaucoup souffert de la concurrence chinoise. Si l’industrie européenne reste fortement spécialisée dans des secteurs traditionnels : automobile,  pharmacie, aéronautique, agroalimentaire, chimie, la croissance mondiale augmente plus rapidement dans les nouvelles technologies. 

Se développer face à la concurrence internationale nécessite un environnement institutionnel et macroéconomique favorable. Mais c’est la capacité d’évolution et d’adaptation aux enjeux stratégiques de l’entreprise, ainsi que la prise en compte des évolutions de l’environnement économique, social et financier qui crédibiliseront le système de gouvernance des entreprises européennes. Ces efforts tant stratégiques que financiers, sociétaux et environnementaux seront déterminants pour convaincre les investisseurs, les employés et les autres parties prenantes de soutenir la croissance des entreprises européennes.


D’après votre expérience internationale, pensez-vous qu’il existe des caractéristiques spécifiques aux entreprises européennes, voire une identité européenne des entreprises ? 

Je ne pense pas qu’il existe une identité européenne des entreprises, car, malgré les efforts d’harmonisation, les États européens demeurent encore très diversifiés, y compris en matière de gouvernance des entreprises. Malgré les efforts de la Commission Européenne pour harmoniser les législations, les entreprises européennes restent exposées à un environnement économique, fiscal et administratif très hétérogène. 

Pour illustrer ces disparités, je vais prendre l’exemple des écarts de communication financière au sein des entreprises françaises et dans d’autres entreprises européennes. Typiquement, la “cogestion” allemande a un avantage majeur, celui de faciliter le dialogue avec les représentants du personnel bien formés. Tous les pays du nord de l’Europe communiquent habituellement sur la performance financière de l’entreprise et les efforts de maintien de sa rentabilité et de sa compétitivité. Cela repose sur une culture et une formation financière que les instances représentatives du personnel sont encore loin d’avoir acquises en France. La récente représentation salariale au sein des conseils d’administration français ne peut pas compenser le fait que la formation à la finance d’entreprise soit négligée dans le système scolaire français.

Et pourtant, la synergie entre les pays européens pourrait favoriser la puissance économique de l’Europe. La diversité des contextes politiques, économiques et fiscaux contredit ce potentiel. Les efforts communautaires ne peuvent pas se substituer aux efforts qui doivent être menés au niveau de chaque pays.


Vous avez réussi à vous imposer dans des industries essentiellement dominées par les hommes. Quels obstacles entravent la progression des femmes dans l’univers de l’entreprise européenne ?

Tout au long de ma carrière, j’ai pu évoluer dans des univers très masculins. Dès le début de ma carrière j’ai été la seule femme de l’entreprise dans un poste d’encadrement, par la suite dans les entreprises que j’ai dirigées, j’ai de nouveau été la première et le plus souvent la seule femme à occuper des postes de direction. Le fait d’être une femme ne m’a pas empêché de mener une carrière passionnante. Je pense que l’entreprise est le champ d’une expérience humaine où l’on est en permanence confronté à des attentes contradictoires, à des concurrences multiples, à des opinions opposées. Face à ces défis, il faut développer un capital humain de courage, de confiance en soi, mais aussi de confiance aux autres. Pour les hommes comme pour les femmes amenés à diriger des entreprises, seul ce capital humain permet de réussir. 


En matière de compétitivité, comment se positionnent les entreprises françaises ?

La France pourrait améliorer sa position compétitive mondiale, car elle dispose de plusieurs atouts : sa situation géographique centrale, son dynamisme démographique, la qualité de sa main d’œuvre et celle des infrastructures et des services publics. 

L’un des obstacles à la compétitivité française, c’est que les conditions de crédits proposées par les grandes institutions bancaires au niveau régional, tout particulièrement au niveau des entreprises moyennes, sont souvent peu compétitives comparées à celles dont disposent les entreprises allemandes comparables. Des efforts importants restent à faire pour financer les investissements productifs sans oublier les ressources digitales essentielles, et réaliser des gains de productivité propres à compenser la hausse des coûts salariaux. Trop d’entreprises françaises tentent aujourd’hui de compenser leur manque de compétitivité-prix en rognant sur leurs marges. La faiblesse des marges limite leur capacité d’autofinancement et, de ce fait, leurs capacités d’investissement et de croissance mondiale.

Une autre limite du système français est que la culture industrielle française a un lourd historique de contrôle de l’Etat. Aujourd’hui, les entreprises françaises restent dominées par un actionnariat concentré (contrôle par l’État ou par des investisseurs privés ou familiaux). Cette situation a retardé la mise en place de systèmes de planification et de comptabilité adaptés aux règles comptables internationales actuellement en vigueur, et à la communication (interne et externe) des performances de l’entreprise. Il est intéressant de noter qu’aujourd’hui les entreprises dont le capital est essentiellement familial ou patrimonial progressent très vite dans ce domaine et leurs performances en attestent.


Quelle est votre appréciation générale de l’action des décideurs publics européens en faveur des industries ? Les industries sont-elles suffisamment soutenues au niveau communautaire ?

En dépit des spécificités culturelles et structurelles de chaque pays, les institutions européennes ont favorisé le développement de règles de gouvernance avec le souci de l’harmonisation et de l’attractivité des entreprises pour les investisseurs. 

La Commission Européenne interdit encore aux pays membres de l’Union de subventionner leurs entreprises, une position assez fortement contredite par les évolutions politiques actuelles dans le monde. La logique européenne reste ancrée sur l’harmonisation des politiques communautaires. Ceci dit, nombre d’aides accordées par l’Europe à des pays européens ont contredit les intentions d’égalité de traitement, faute de politique industrielle européenne commune (à l’exception de quelques grands secteurs). Les pays du Sud et de l’Est de l’Europe ont bénéficié d’aides à l’investissement dans certains secteurs (agroalimentaire, emballage...), au détriment de la concurrence possible des autres pays.

Cependant, les instances européennes font de remarquables efforts dans certains domaines : en imposant l’harmonisation de l’information financière des sociétés cotées en bourse par l’application des normes comptables internationales, l'Union européenne a amélioré la fiabilité et la transparence des comptes des entreprises. C’est un atout majeur pour faciliter les opérations de financement et la compétitivité internationale. 


Dominique Damon est l’une des rares Françaises à avoir dirigé plusieurs grands groupes mondiaux en France et à l’étranger (notamment  Alusuisse-Lonza, Rhone-Poulenc Chimie) dans des secteurs aussi divers que l'industrie alimentaire, la chimie, la  métallurgie et l'emballage, avec un développement international et des performances financières remarquables. Aujourd’hui, elle dirige sa société EVALIND International spécialisée en stratégie, finance et gouvernance des entreprises.

Dominique Damon est administrateur indépendant de plusieurs grands groupes industriels et de l’Institut Français des Administrateurs. Elle est Officier de la Légion d’Honneur.

<- Back to: News