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Wednesday 11 March 2015

Portrait of Wally : Au-delà de l'apparence

Par Jean-Philippe MABRU, Avocat au Barreau de Paris, ARTALES AVOCATS Professeur affilié ESCP Europe Co-directeur des MS International Wealth Management part time et Full time

Pour comprendre la gestion internationale de patrimoine, il faut parfois emprunter des chemins de traverse…

C’est la voie qui a été suivie le 5 mars dernier en compagnie d’Egon SCHIELE et Valérie NEUZIL lors de l’évènement organisé dans le cadre des MS International Wealth Management avec la diffusion, en présence de l’auteur venu spécialement de New York, du documentaire écrit et produit par David D’Arcy : Portrait of Wally.

Conférence originale et inattendue au sein d’une grande école de management tant par le caractère de ses acteurs que par la nature du voyage proposé.

L’histoire

L'acteur principal : Egon SCHIELE, peintre maudit autrichien du début du 20è siècle mort comme il avait vécu, en 1918 à l’âge de 28 ans ; homme torturé, aux toiles dures et souvent choquantes, au trait net et direct qui vous transperce avec force et dont la violence parfois met à nu l’âme humaine et révèle la réalité dans toute sa cruauté. Ses personnages décharnés préfigurent les horreurs du nazisme et de la guerre. 

Le second rôle féminin : Valérie « Wally » NEUZIL, illustre inconnue à la réputation sulfureuse et déjà modèle de Gustav KLIMT, que le jeune Egon rencontra en 1911 alors qu’elle était âgée de 17 ans. Elle devint sa muse et maitresse et lui servit de modèle pour de nombreuses toiles, certaines très érotiques… et le fameux portrait peint en 1912. Vers quels horizons lointains se tourne le grand regard bleu de Wally ? Probablement pas celui qui 85 ans plus tard la verra au milieu d’une tourmente judiciaire internationale qui durera 13 longues années. 

La victime : Léa BONDI JARAY, juive autrichienne propriétaire d’une galerie d’art à Vienne qu’elle fut contrainte de céder en 1939 à Friedrich WELZ au cours du programme « d’aryanisation ». Avant qu’elle ne puisse fuir l’Autriche peu après l’anschluss, WELZ réussit aussi à convaincre Léa BONDI de lui « céder » le fameux portrait de Wally accroché à l’un des murs de son appartement.

Le Conflit

Après de vaines revendications de Léa BONDI en Autriche pour la restitution de son tableau après guerre, le portrait de Wally réapparut lors d’une exposition consacrée à SCHIELE en 1997 au Musée d’Art Moderne de New-York, prêté par le grand collectionneur autrichien Rudolph LEOPOLD qui s’en était porté acquéreur en 1954 auprès de la Galerie Nationale d’Autriche.

Point n’est besoin de conter ici les tours et détours de la procédure, la pugnacité des avocats et du procureur de New-York Robert MORGENTHAU.

Il suffit de dire que Léa BONDI, alors représentée par ses très nombreux héritiers, s’est trouvée confrontée à tout l’establishment et au monde bien pensant de l’Art (musées et collectionneurs). Dans une autre affaire, le conservateur d’un célèbre musée hollandais n’ira-t-il pas jusqu’à s’écrier lorsqu’il lui fut demandé de restituer des œuvres spoliées pendant l’holocauste : « Mais si vous faites cela, vous allez dénuder tous mes murs ! »

Cette procédure durera 13 ans et ne prit fin qu’après le décès de LEOPOLD en 2010…

La restitution d’œuvres spoliées est un très long processus impliquant de multiples procédures de sorte que seuls les plus déterminés en viennent à bout. C’est une école de patience. Il faut d’abord documenter et déterminer l’origine de l’œuvre et ses précédents propriétaires. Or très souvent les archives familiales ont été perdues ou détruites et les quelques références retrouvées insuffisantes pour justifier une plainte.

Les aspects internationaux de telles procédures sont tout aussi extraordinaires. Le demandeur peut vivre aux Etats Unis, l’œuvre se trouver en Suisse et l’actuel propriétaire aux Pays-Bas. Quelle juridiction est alors compétente ? Quelle loi appliquer ? En outre, même une fois un jugement favorable obtenu, il peut être impossible de le faire exécuter dans un autre Etat. A nouveau les murs se dressent et l’exequatur peut être refusé.

Sans compter les multiples pressions, pas toujours amicales, exercées pour éviter de telles actions en restitution. Mais, comme le dirait l’un de mes confrères américains : « If you don’t try, you don’t succeed ! »

Les actions se multiplient au fur et à mesure que de nouvelles œuvres réapparaissent. Certaines font la Une des journaux, la plupart restent anonymes. Ces actions se veulent aussi être un devoir de mémoire, pour la reconnaissance de ce qui s’est passé, de ces familles brisées, anéanties et de leurs souvenirs dispersés.

Crime et châtiment, guerre et paix, hypocrisie et déni, amour et argent, persévérance et souffrance, tels sont les dessous des actions en restitution.

Et alors ? Direz-vous.

Quel rapport avec la gestion internationale de patrimoine ?

Il sera répondu que l’Art est un élément incontournable de tous les grands patrimoines, ce qui invite à poser nécessairement la question de la provenance, que les collections soient anciennes ou récentes. On reste dans le vif du sujet !

Il est aussi aujourd’hui considéré comme une classe d’actif à partir entière, auquel le monde de la Finance s’intéresse au travers des différents fonds d’investissement en art mis en place et de tentatives de modélisation qui font quelquefois frémir…

Mais aussi que, par delà l’apparence, après la traversée du miroir, et bien plus largement, la gestion internationale de patrimoine est un art complexe, mettant en jeu de multiples règles juridiques et fiscales issues de législations différentes.

Ces grands patrimoines sont parfois victimes de spoliations (pas seulement fiscales !) qui obligent à mettre en œuvre des processus de restitution ou compensation.

Et les œuvres d’art ne sont pas les seules concernées : en Pologne, Hongrie, Roumanie, Allemagne de l’Est, ex-Yougoslavie…, combien d’immeubles, d’usines ont été « nationalisés » sans contrepartie réelle. Et ici la responsabilité des Etats est directement en cause…

Organiser, structurer, gérer un patrimoine familial international conduit à concilier des intérêts divergents voire opposés, à se confronter à des normes de droit et de fiscalité parfois difficiles à accorder, à coordonner l’activité d’acteurs multiples.

Une procédure en restitution peut durer plus d’une décennie, la structuration d’un patrimoine privé s’étend elle bien au-delà d’une vie, sur plusieurs générations.

Ainsi, mais à une autre échelle, nous retrouvons ici tous les éléments décrits dans l’affaire du Portrait de Wally : les idéaux, les peines, les difficultés, les réussites, la persévérance mais aussi le trait net, énergique et parfois violent d’Egon SCHIELE.

Tout cela avec un credo 

La gestion internationale d’un patrimoine n’est ni plus ni moins que la gestion d’une entreprise multinationale dans ses phases de croissance et de récession, de fusion (mariage) ou scission (divorce, décès).

C’est aussi une école de politique économique avec ses périodes de dictature d’un capitalisme effréné (constitution, acquisitions), puis de démocratie participative et de partage des richesses (retraite, transmission) ou de monarchie parlementaire (fiducies, trusts, fondations, fonds d’investissements familiaux).

Elle requiert donc souplesse et agilité d’esprit.

Mais surtout, il faut avoir conscience que tout comme une œuvre d’art, la gestion d’un patrimoine ne se contente pas d’à-peu-près !

Bon voyage…

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