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Thursday 19 October 2017

Erkki Maillard : "L’objectif de la diplomatie d'entreprise, c’est de réussir à aligner la stratégie d’entreprise au contexte politique international"

De prime abord, les liens entre le monde des affaires et la diplomatie ne semblent pas significatifs. Le champ d’action de l’entreprise se limite généralement à la sphère économique, tandis que la diplomatie relève des fonctions régaliennes de l’État. Comment définiriez-vous la diplomatie d’entreprise, sa raison d’être et son importance ? Quelle est l’essence de votre mission ?

L’objectif de la diplomatie appliquée à la stratégie de l’entreprise, c’est de réussir à aligner cette dernière au contexte politique international. La diplomatie est définie par l’Etat, il n’y a pas de confusion des rôles. En revanche, lorsque l’entreprise évolue dans un secteur qui possède une forte dimension régalienne (armement, énergie, transports...), elle doit réussir à articuler sa stratégie à la diplomatie économique. 

La diplomatie d’entreprise occupe de plus en plus de place dans le processus d’internationalisation des grands groupes, car ils ont besoin du soutien politique, à la fois pour s’implanter dans des marchés émergents complexes et volatiles et pour anticiper les soubresauts d’un monde plus instable depuis la fin de la guerre froide.

Vous dites que la diplomatie d’entreprise est essentielle dans les secteurs à dimension régalienne, mais qu’en est-il des secteurs moins liés aux fonctions de l’État (le luxe et la grande distribution par exemple) ?

Plus la décision politique est importante dans la décision d’achat, plus la diplomatie d’entreprise est nécessaire. Toutes les entreprises ont toutefois besoin d’acquérir une connaissance plus ou moins fine de l’environnement international, en particulier lorsque leur modèle économique dépend de paramètres politiques et diplomatiques. La manière d’intégrer cette dimension dans l’organisation de l’entreprise varie, elle peut l’externaliser ou décider de recourir à des conseils externes par exemple, mais cette composante est, je crois, utile dès lors qu’une entreprise envisage une action internationale durable. 
  

Le diplomate d’entreprise sollicite des compétences multiples : relations institutionnelles, intelligence économique, négociation diplomatique. Quels sont les défis de ce métier transverse, à mi-chemin entre secteur privé et sphère publique ? 

Il est très important de comprendre que l’entreprise ne fait pas de politique internationale, laquelle est une prérogative de l’État. Il est vrai que la société internationale s’est élargie à de nouveaux acteurs (ONG, médias et grandes entreprises) : aujourd’hui, les grandes entreprises peuvent s’exprimer sur la scène internationale, et même modifier cet environnement international. Les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) par exemple, exercent un impact significatif sur le plan fiscal, dans le mode de vie des populations, voire sur le plan politique. Mais l’entreprise exerce une influence limitée sur la décision publique, car c’est l’État qui, in fine, garde la main sur la plupart des sujets importants. 

Cette profession nécessite beaucoup de compétences...

Elle nécessite surtout de savoir articuler la dimension privée et la dimension publique, tout en gardant une vision claire de ses missions : l’objectif de l’entreprise n’est pas de discourir sur l’évolution géopolitique du monde, mais d’introduire ses sujets de préoccupation dans l’agenda politique en proposant des solutions. Par exemple, expliquer aux décideurs publics pourquoi une tarification du CO2 est l’un instrument le plus efficace pour faire baisser les émissions et faciliter sa mise en œuvre, démontrer concrètement comment cette tarification influence les décisions d’investissement, et enfin, lors des négociations internationales, influer pour que le prix du CO2 soit bien pris en compte. 

Ma profession comporte aussi une dimension beaucoup plus pratique, qui est de partager les projets de l’entreprise avec les autorités, à condition que ces projets répondent à un agenda politique. Je vous donne un exemple : lorsque le gouvernement indien décide d’une nouvelle politique énergétique, l’État français peut inclure les industriels dans son plan de coopération énergétique avec l’Inde. Les entreprises peuvent ainsi apporter leur technologie pour transformer le mix énergétique indien et le décarboner. Ce qui est important, c’est de comprendre la mécanique des relations bilatérales et multilatérales et quels sont les objectifs poursuivis par les États, pour que les solutions que peut apporter l’entreprise soient entendues et utiles aux décideurs.

Depuis quelques années, le développement de la RSE a permis à l’entreprise de dépasser sa dimension purement économique, en affirmant son engagement par rapport aux enjeux du développement durable. La diplomatie d’entreprise est-elle également une preuve que l’entreprise cherche à élargir ses horizons ?

Vous avez tout à fait raison, l’entreprise est en train d’acquérir une culture internationale et diplomatique qui ne limite pas au traditionnel “management transculturel”. Le niveau de connaissance multiculturel des entreprises s’est d’ailleurs beaucoup amélioré ces dernières années, et s’est considérablement éloigné d’une simple revue des stéréotypes culturels. Chez EDF, nous faisons intervenir aussi des universitaires, ou des experts en questions internationales pour développer la culture générale internationale au sein de l’entreprise. 

Sur le plan économique, certaines entreprises multinationales sont plus puissantes que nombre d’États. Leur dimension imposante suffit-elle à en faire des acteurs à part entière de la scène internationale ?

Attention à ne pas aller trop loin dans la théorie de l’affaiblissement de l’État. Bien que les entreprises aient eu un rôle important dans certaines négociations internationales, comme la COP21, il ne faut pas franchir le pas en disant que les entreprises et l’État ont le même pouvoir de décision. Les négociations sur le climat représentent un modèle original et efficace mais il n’est sans doute pas reproductible au-delà du champ de certains biens publics mondiaux comme la biodiversité ou la santé.

Par ailleurs, je pense qu’on assiste à un retour de la politique de puissance dans les affaires internationales, avec des États comme la Russie et la Chine qui gardent la main sur l’intégralité du processus de décision et utilisent la diplomatie économique comme un outil de conquête géopolitique. Il est vrai, par ailleurs, que la puissance économique des grandes entreprises dépasse celle de certains États, mais cette puissance ne se traduit pas nécessairement sur le plan politique. Les GAFA, par exemple, n’ont pas intérêt à faire usage de chantage auprès des États pour parvenir à leurs fins, car les clients sont de plus en plus exigeants quant à l’éthique des entreprises.

Deuxièmement, les entreprises prennent position sur des sujets spécifiques qui sont en lien avec leur activité : un laboratoire pharmaceutique ne s’exprimera pas sur le conflit en Syrie.

Vous êtes diplomate de carrière, et avez occupé plusieurs fonctions dans l’administration publique. Quelle est votre appréciation sur la manière dont l’État français accorde une place croissante à la diplomatie économique ? Comment une entreprise telle qu’EDF perçoit-elle les efforts des décideurs publics en la matière ? 

Vu d’EDF, nous pensons que les décideurs publics ont fait d’immenses progrès pour articuler la diplomatie et la promotion des intérêts des entreprises. Il y a une très bonne coopération entre tous les niveaux de l’appareil d’État et les entreprises. 

Propos recueillis par l'Institut Européen et International

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